En matière de gestion de carrière de ses athlètes, la France est une curiosité car elle demeure le seul pays à avoir « nationalisé » l'olympisme. Le mariage du sport et de l'Etat remonte à l'origine de la Ve République. On feint de l'oublier, mais ce fut un mariage forcé. En effet, lorsque le général de Gaulle décida de créer une « administration olympique », les fédérations se trouvèrent privées d'indépendance. Les structures étaient extrêmement hiérarchiques car le projet fut calqué sur celui des pays de... l'ex-bloc communiste. L'Allemagne de l'Est et l'URSS développaient déjà une communication d'Etat reposant sur les résultats internationaux de leurs athlètes d'élite. De manière identique, de façon à accompagner cette vision très gaullienne de la grandeur nationale, le sport fut instrumentalisé. Pour comprendre, il faut se souvenir que le développement de la télévision engendra très vite une industrie mondiale de l'image sportive. C'est elle qui permit aux JO d'accéder au statut d'événement international majeur. S'agissant de promouvoir à travers le monde l'image d'une nation moderne, il était indispensable de démontrer qu'elle était aussi capable de s'imposer dans le domaine du sport. Les athlètes furent donc sommés d'apporter leur contribution à une sorte de métaphore de la « France qui gagne », associant dans la même foulée les réussites industrielles, les succès économiques et les victoires olympiques.
On comprend mieux pourquoi, après avoir bataillé ferme pour obtenir les JO de Grenoble en 1968, le gouvernement Pompidou exploita jusqu'à la corde les trois médailles d'or de Jean-Claude Killy. Promu illico ambassadeur de la nouvelle identité française, le skieur devint une icône internationale. Son image du Frenchie conquérant fut artificiellement associée au paquebot « France », au Concorde ainsi qu'au nucléaire civil et militaire, pour contribuer au grand dessein gaullien de valorisation de l'identité française.
Reste qu'une erreur stratégique fut alors commise et que certains athlètes comme Laure Manaudou en payent aujourd'hui le prix. L'Etat estima à tort qu'en matière de victoires olympiques il suffisait de les vouloir politiquement pour les obtenir sportivement. Comme si la conquête des podiums pouvait se décréter. On s'en doute, cette détermination de la puissance publique se heurta vite au principe de réalité. La glorieuse incertitude du sport ne put jamais être asservie aux objectifs du pouvoir, fut-ce par la volonté du Général. Nonobstant, l'Etat s'obstina. Semble-t-il fasciné par le modèle soviétique, il entreprit lui aussi d'enrôler ses athlètes dans l'armée pour leur assurer une solde et la disponibilité indispensable à l'entraînement. Un sport olympique d'Etat à caractère militaire était né. Beaucoup seront surpris d'apprendre qu'il perdure.
Personne ne s'y risque, mais il serait pourtant piquant de quantifier nos médailles susceptibles d'être inscrites au tableau des « victoires militaires ». Cela montrerait que le ministère des Sports n'est pas à l'origine de tous nos succès olympiques. Un exemple ? La quasi-totalité des médailles des JO d'hiver de Turin (2006) furent conquises par les sergents Bailly, Poiré, Defrasne, Vittoz, par le caporal-chef Baverel-Robert et par la soldate de 1re classe Peretto. Conscient du caractère insolite de la situation, l'administration ne mentionne jamais le fait que nombre de sportifs de haut niveau bénéficient du statut d'engagés volontaires de l'armée de terre (Evat). Une situation franchement désuète dans une économie olympique qui généra 5 milliards de dollars de retombées financières lors de la dernière olympiade.
Confit dans des certitudes dépassées en matière de développement économique du sport, l'Etat bride considérablement le Comité olympique français. Ce dernier ne possède qu'un service marketing embryonnaire et, placé sous une stricte tutelle administrative, son indépendance financière est inexistante. Bien plus : aucune formation à la gestion n'est proposée aux dirigeants sportifs. Nicolas Sarkozy a promis d'y remédier en créant une Ecole supérieure de management du sport. Quant à la carrière militaire de certains athlètes de très haut niveau, la situation confine au baroque. Ainsi, nous apprenions récemment que le meilleur nageur du monde, le Français Alain Bernard, venait d'être « affecté » (sic) au Groupement blindé de la gendarmerie mobile. Il s'agit d'une solution d'un autre temps. Si elle sied à l'administration, elle est peu conforme aux possibilités de valorisation de l'image des athlètes offertes par l'économie olympique. Certes, un changement de perspective s'est amorcé avec le Team Lagardère mais il reste que, face aux frasques de certaines (Pérec, Manaudou), une « caporalisation » du sport français semble de nouveau prévaloir. Une reprise en main qui fut illustrée récemment par la publication d'une bien surprenante photo. Personne n'imaginait voir un jour Alain Bernard en uniforme dans « L'Equipe » ; c'est pourtant ce qui lui fut infligé par son nouvel « équipementier ». Sans doute faut-il traduire cela comme un signal fort destiné à montrer que ses futures médailles seront toutes « certifiées d'Etat ». On doit probablement s'en inquiéter.
La situation très ambiguë de Laure Manaudou illustre les difficultés d'un sport français confronté aux transformations économiques de son environnement. Longtemps engagée avec succès, sous la férule de Philippe Lucas, dans une organisation privée, elle a toujours été en délicatesse avec le service public d'optimisation de la performance. Le semblant d'équilibre qu'elle a trouvé est d'abord lié au soutien de François Pinault, qui lui a permis d'éviter le caractère grotesque d'une condition d'enrôlée militaire. Elle ne doit rien à l'Etat. Reste qu'en étant obligée de rallier récemment une structure fédérale pour préparer les Jeux, elle s'est placée en situation de dépendance. On se souviendra que cette « double contrainte » fut fatale à Marie-Jo Pérec à Sydney. Il faut bien l'admettre, la nageuse est confrontée à la sophistication du modèle économique sur lequel repose aujourd'hui la réussite olympique. Or elle semble bien isolée et sans doute mal conseillée. Là où l'Etat sut valoriser politiquement l'image de Jean-Claude Killy, l'administration ne peut promouvoir économiquement l'image de Laure Manaudou. Et pour cause : ce n'est ni son rôle ni son « métier ». Il s'agit de mesurer ce différentiel de compétences pour engager les profondes réformes qui permettront au sport français d'entrer enfin dans le XXIe siècle pour préparer sereinement les Jeux de 2012.
